Dans notre article Fin d’un règne, début d’une libération, on se réjouissait de voir le rap disparaître du top 50. Non par mépris mais parce qu’on y lisait un signe, une fin de cycle. Celui du single roi, du morceau jetable, de cette musique conçue avant tout pour nourrir les algorithmes plutôt que les esprits.
Parce qu’il faut le dire, ces dernières années la qualité du rap qui vend s’est effondrée. Ce n’est ni une question de goût ni le discours de vieux aigris, c’est un constat. Concerts expédiés en mode showcase/playback, productions interchangeables, flows sans identité, perte de sens, effacement de la culture, etc. Les explications sont nombreuses (marchandisation, baisse d’exigence, disparition de la critique) mais elles servent surtout comme des écrans de fumée. À force de désigner des coupables faciles (les artistes, les jeunes, ou encore Spotify), on évite de se confronter à l’essentiel. Le problème n’est pas seulement musical, il est structurel.
Ce que nous vivons, c’est un mode de consommation devenu norme. Une économie qui a transformé l’écoute en comportement mesurable, monétisable, optimisable. Et cette machine fonctionne remarquablement bien pour ceux qui la pilotent, moins pour la majorité des artistes. En 2025, le marché de la musique dépassait les 30 milliards. Un chiffre vertigineux qui dit surtout où va la valeur, et à qui elle ne revient pas. La machine tourne à plein régime. Les playlists prescrivent, les algorithmes orientent et la musique s’écoule comme un flux continu, sans début, sans fin, sans mémoire. On consomme la musique comme on scrolle son feed aux toilettes, par automatisme, mimétisme, fatigue. Chaque morceau devient un produit parmi d’autres, interchangeable, aussitôt joué, aussitôt remplacé. Ce qui compte n’est pas ce qui reste mais le temps qui pourra être monétisé. Les plateformes ne sont pas seules responsables, elles cristallisent une logique, celle du capitalisme de l’attention. Elles n’ont pas inventé notre fatigue, elles l’exploitent, l’organisent. Elles transforment la découverte en automatisme, nos goûts en variables à optimiser, la musique en outil de rétention. Ce n’est pas une affaire de mauvais choix individuels, c’est un système qui fabrique des comportements, qui pousse artistes comme publics à courir derrière les mêmes métriques.
Reprendre le contrôle commence par ralentir, revenir à des gestes simples comme écouter un album en entier, dans l’ordre où il a été pensé. Non par nostalgie ou fétichisme du passé mais comme une déclaration d’intention. Un album, contrairement à une playlist automatisée, raconte quelque chose. Il porte une vision, une histoire. L’écouter c’est accepter d’entrer dans un récit, de s’y confronter, de s’y attarder. Une geste qui engage, qui n’est pas anodin. Cela implique une forme de respect, pour le travail de l’artiste mais aussi pour nous. Il nous oblige à sortir du réflexe du « next », à retrouver la curiosité, le doute, la surprise. On ne peut pas exiger de la sincérité si l’on ne laisse jamais une œuvre se déployer. On ne peut pas se réclamer d’une culture si on se contente de l’effleurer.
Écouter un album plutôt qu’une playlist est un début. Refuser la passivité, réintroduire du choix, de la mémoire. C’est un geste discret mais profondément politique. D’autant plus que le Hiphop nous oblige. Le rap n’a jamais été une musique de singles. Il est né comme une musique d’albums, de récits, de prises de position. Si cette culture a été étouffée par la logique du flux, sortir vite, beaucoup, disparaître encore plus vite, elle n’a jamais disparu. 2025 nous l’a rappelé. Alors même que l’industrie continue de promouvoir le morceau unique comme unité de valeur ce sont des albums qui auront laissé une trace. Des œuvres complètes, parfois exigeantes, qui s’installent dans la durée, imposent un point de vue, une narration. Le rap ne demande qu’à respirer, à sortir du formatage pour retrouver sa force première… raconter, questionner, déranger.
Mais cette libération ne viendra pas seulement des artistes. Elle dépend aussi de nous, collectivement. Du retour de la critique, des médias indépendants, des radios, des scènes locales, des discussions, des désaccords. De tout ce qui remet du sens là où le flux ne laisse que du passage. On parle de musique bien sûr, mais aussi de notre rapport à la culture, à l’attention, à la liberté. Dans un monde qui pousse à l’oubli immédiat, écouter un album en entier devient une forme de résistance. Non pour se couper du monde, mais pour y revenir autrement. Plus lents. Plus lucides. Pas pour du rap qu’on écoute, pour celui qu’on réécoute.
Mr Seavers

