Notre société accepte les rapports de force économiques, justifie la puissance militaire et tolère des inégalités qui abîment des millions d’existences. Mais lorsqu’une manifestation dégénère, la violence devient soudain intolérable. Cette indignation sélective en dit beaucoup sur notre rapport à l’ordre, à la propriété et aux classes populaires.
Il y a quelque chose de profondément hypocrite dans cette indignation devant la violence des manifestations. Nous vivons dans un monde où les plus puissants imposent leurs conditions aux plus faibles, où les intérêts économiques justifient des sacrifices humains et où les États n’hésitent pas à recourir à la force pour défendre leurs positions. Tout cela fait partie des règles du jeu, mais qu’une vitrine soit brisée lors d’une manifestation et les mêmes défenseurs du rapport de force découvrent soudain les vertus du dialogue, de la retenue et du respect.
Dans l’économie, on parle de compétitivité, de restructuration, de nécessité. En géopolitique, de sécurité, d’intérêts stratégiques ou de dommages collatéraux. Des décisions peuvent détruire des milliers d’emplois ou bouleverser des existences sans susciter la même indignation. Dans la rue, en revanche, la violence devient immédiatement le problème à résoudre, indépendamment des raisons qui l’ont provoquée.
Une voiture brûle, un commerce est pillé, quelques individus affrontent la police et toute l’attention se déplace. On ne parle plus des salaires, des discriminations, de la pauvreté ou des revendications, on parle de casseurs. Les images tournent en boucle, les responsables politiques condamnent et les milliers de personnes qui manifestaient pacifiquement disparaissent derrière les agissements de quelques-uns. Ce traitement médiatique n’a rien d’innocent dans ses conséquences, il permet de déplacer le débat des injustices dénoncées vers les dégâts occasionnés. Il est plus facile de condamner une poubelle incendiée que de répondre aux raisons pour lesquelles des milliers de personnes sont descendues dans la rue.
La violence ne commence pas à la première pierre lancée, elle existe dans les rapports sociaux, dans la précarité qui s’installe, dans les humiliations quotidiennes et dans les décisions prises par des dirigeants qui n’en subiront jamais les conséquences. Travailler sans parvenir à vivre dignement, devoir choisir entre se nourrir et payer ses factures, voir ses difficultés systématiquement ramenées à un manque d’effort personnel. Cette violence sociale ne produit pas d’images spectaculaires, elle s’inscrit dans le fonctionnement ordinaire de notre société, jusqu’à devenir presque invisible.
C’est aussi cela le mépris de classe, exiger des plus pauvres qu’ils acceptent calmement des décisions prises par des personnes qui n’en subiront jamais les conséquences, leur demander de respecter un ordre social qui les maintient dans une position défavorable, puis leur reprocher de ne pas employer les formes convenables lorsqu’ils le contestent. Cette exigence de respectabilité dépasse les manifestations, on la retrouve dans le regard porté sur le rap, sommé de justifier ses mots, ses colères et ses représentations. On voudrait que les rappeurs racontent leur réalité sans heurter, qu’ils dénoncent les injustices sans provoquer. On valorise ceux qui rassurent, on condamne ceux qui dérangent. Comme dans la rue, on juge plus sévèrement la manière dont les classes populaires s’expriment que ce qu’elles cherchent à raconter.
L’histoire suisse devrait nous rendre plus prudents devant les grandes leçons de pacifisme. Chez nous aussi, l’armée a tiré sur des manifestants. En novembre 1918, lors de la grève générale qui mobilise quelque 250 000 travailleurs, trois ouvriers sont abattus par des soldats à Granges. Le 9 novembre 1932, à Genève, l’armée ouvre le feu sur une foule lors d’une mobilisation antifasciste. Bilan : treize morts et 65 blessés. Aucun militaire n’est condamné, mais sept militants de gauche sont envoyés en prison. Les conquêtes sociales n’ont pas été offertes par des dirigeants éclairés, elles ont nécessité des grèves, des conflits et des rapports de force. Et notre propre histoire rappelle que, lorsque l’ordre établi était contesté, la violence pouvait aussi venir de ceux qui prétendaient le défendre.
Il serait également naïf de considérer que ceux qui brisent des vitrines ou affrontent la police agissent nécessairement sous le coup d’une colère incontrôlée. La violence contre la bourgeoisie et les symboles du capitalisme peut relever d’une véritable réflexion politique. Dans L’État et la Révolution, Lénine défend la nécessité de renverser l’appareil d’État bourgeois pour permettre une transformation révolutionnaire de la société. La rupture, y compris violente, fait partie de cette conception du changement politique.
D’autres courants révolutionnaires, notamment anarchistes et libertaires, considèrent également que le désordre peut être nécessaire pour ébranler un système organisé autour de la propriété et des intérêts dominants. Dans cette perspective, s’attaquer aux symboles du capitalisme ou perturber l’activité économique constitue un choix politique. Le chaos n’est pas toujours subi, il peut être recherché comme un moyen de rompre avec l’ordre existant. Certains de ceux que l’on désigne indistinctement comme des casseurs agissent donc avec des convictions, une conscience politique et une stratégie. On peut contester leurs méthodes et leurs objectifs, mais leur attribuer systématiquement de la stupidité ou de la délinquance permet surtout d’éviter d’affronter leurs idées.
Évidemment, chaque casseur n’est pas un révolutionnaire. Certains profitent simplement du désordre pour voler, et les destructions frappent parfois des personnes aussi précaires que celles qui manifestent. Un petit commerce pillé ou la voiture incendiée d’un travailleur ne deviennent pas des cibles légitimes sous prétexte qu’une colère sociale existe, mais expliquer la violence n’a jamais signifié la cautionner.
Lorsqu’une population manifeste pendant des années sans obtenir de réponse, lorsque ses revendications sont ignorées et sa colère méprisée, il n’y a rien d’incompréhensible à ce que certains finissent par chercher d’autres moyens de se faire entendre. Et lorsque le pouvoir ne semble comprendre que les rapports de force, il ne devrait pas s’étonner de les voir apparaître chez ceux qui le contestent. Ce qui devrait nous interroger, c’est notre facilité à accepter la domination lorsqu’elle est exercée par les puissants, tout en considérant sa contestation violente comme une aberration. Un système économique peut mettre des milliers de personnes au chômage au nom de la rentabilité. Un État peut recourir à la force au nom de ses intérêts mais lorsqu’une partie de la population cherche à imposer ses revendications, on lui explique que la violence n’a jamais rien résolu.
Pourquoi les classes populaires devraient-elles être les seules à renoncer à la force dans une société qui continue de la considérer comme un instrument légitime de pouvoir ? Après chaque manifestation, le bilan est dressé en quelques heures : voitures incendiées, vitrines brisées, arrestations. Pour les années de précarité, les revendications ignorées et les humiliations accumulées, le décompte est moins précis. On s’indigne des dégâts, on réclame le retour au calme et, une fois les rues nettoyées, les problèmes qui avaient poussé les gens à manifester sont toujours là.

