Le rap romand n’a pas commencé avec la SuperWak Clique. Mais avec des Makala, Di-Meh, Slimka, Varnish La Piscine ou encore Mairo, il a changé d’échelle. Plus qu’une révolution, un basculement, celui d’une scène qui a décidé de s’assumer.

On a beaucoup écrit sur ce qui nous fatigue dans le rap romand. Les concerts parfois mal tenus, les projets sortis trop vite, les morceaux qui s’empilent sans toujours laisser de trace, cette profusion permanente dans laquelle même les plus attentifs finissent par perdre le fil. Trop de sons, trop de clips, trop de promesses, trop de carrières annoncées avant d’avoir vraiment commencé. Mais ce désordre n’est pas une spécificité locale. Depuis l’essor d’internet, depuis les home-studios, depuis que n’importe qui peut enregistrer dans sa chambre et publier dans la nuit. Le rap avance dans une saturation continue, la Suisse romande n’échappe pas à l’époque. Elle en porte les symptômes, parfois avec retard, parfois avec excès, avec les mêmes illusions que partout ailleurs.

Reste qu’au milieu de ce brouillard, quelque chose a changé ici. Celles et ceux qui suivent cette scène depuis plus de trente ans l’ont vu. Pas seulement dans les chiffres ou sur les affiches de concert. Plutôt dans la rue, les soirées, les écouteurs, les conversations entre jeunes. Dans cette confiance qui n’existait pas vraiment avant.

Le rap romand existait, évidemment. Il avait déjà ses anciens, ses crews, ses disques, ses activistes, ses open mics, ses studios bricolés, ses soirées où tout le monde connaissait tout le monde. Il ne faut pas réécrire l’histoire en faisant croire qu’un désert aurait précédé l’arrivée de quelques noms. Ce serait injuste et surtout faux. Mais cette scène vivait dans une forme de reconnaissance circulaire. On rappait pour les potes, pour les initiés. La France, elle, restait cette montagne familière que l’on regardait avec envie, fierté, méfiance et parfois résignation.

L’arrivée de la SuperWak Clique a déplacé cette perception. Makala, Di-Meh, Slimka, Varnish La Piscine, puis Mairo dans leur sillage, n’ont pas simplement ajouté des noms suisses à la carte du rap francophone. Ils ont rendu cette scène plus visible, plus désirable, plus écoutée. Ici et là-bas. Plus seulement par les proches, les convaincus ou les anciens du mouvement. Par des jeunes qui, jusque-là, ne regardaient pas forcément dans cette direction. C’est là que se situe le basculement. Quand une scène ne produit pas uniquement de bons artistes mais qu’elle donne envie à celles et ceux qui observaient de loin d’entrer à leur tour dans l’histoire. La SWC a ouvert une voie, pas une voie propre, balisée, institutionnelle. Pas un couloir vers les subventions avec validation culturelle. Une voie mentale. Celle qui permet à une génération de se dire qu’elle peut partir d’ici et viser plus loin. Sonner autrement. Être romande sans être provinciale. Suisse sans être sage. Ambitieuse sans singer Paris.

C’est pour cela qu’il y aura toujours un avant et un après la SuperWak. Avant, le rap romand devait souvent expliquer qu’il existait. Après, il a commencé à être attendu. Avant, beaucoup cherchaient une validation extérieure. Après, certains ont compris qu’ils pouvaient déplacer eux-mêmes le centre de gravité. Avant, la France ressemblait à une frontière. Après, elle est devenue une scène de plus.

Il ne s’agit pas pour autant de repeindre toute la scène en doré. La quantité n’a pas produit mécaniquement de la qualité. La visibilité n’a pas tout réglé. Beaucoup de morceaux sont creux. Beaucoup d’artistes confondent présence en ligne et travail de fond. Beaucoup de concerts rappellent que le studio et la scène restent deux métiers différents. La critique reste nécessaire, précisément parce qu’une scène qui grandit ne peut pas se contenter d’être encouragée. Mais elle perd sa force quand elle devient un réflexe. Elle devient paresseuse lorsqu’elle ne voit plus ce qui bouge. Or ce qui se joue depuis la SuperWak dépasse les réussites individuelles.

Ce qu’on entend aujourd’hui chez beaucoup de jeunes artistes romands, ce ne sont pas des copies, ni des clones. Plutôt des descendants symboliques. Des artistes qui osent davantage parce que d’autres ont osé avant eux. Qui montent sur scène avec plus d’aplomb parce que Di-Meh et Slimka ont montré qu’ici aussi, une salle pouvait réagir autrement que par politesse. Qui cherchent des images, des textures, des mondes parce que Varnish a prouvé que le rap pouvait être une architecture. Qui assument la complexité, l’ironie, la fragilité et l’ambition parce que Makala et Mairo ont rendu ces contradictions plus naturelles.

Sans la SuperWak Clique, pas sûr que la nouvelle génération oserait ce qu’elle ose aujourd’hui. Pas sûr qu’elle aurait cette décontraction, cette insolence calme, cette manière de ne plus demander si elle a le droit d’exister. Elle existe. Elle tente. Elle rate parfois. Elle recommence. Elle remplit Internet de morceaux inégaux, oui. Mais dans cette masse, il y a quelque chose de précieux, une confiance nouvelle.

On peut continuer à critiquer le rap romand quand il devient paresseux, quand il confond quantité et impact, quand il oublie la scène, quand il travaille trop peu son propos. Il faut même le faire, par respect pour cette musique et par refus de la complaisance locale. Mais on ne peut pas lui retirer ce qu’il a gagné ces dernières années, une audace, une visibilité, une désirabilité.

La SuperWak Clique n’a pas sauvé le rap romand. Il existait avant elle et continuera après elle. Mais elle l’a fait basculer dans un moment où l’on a cessé de regarder cette scène comme une périphérie sympathique. Un moment où quelque chose est parti d’ici, a traversé les frontières, est revenu plus grand, puis a contaminé les suivants.

Et la vraie victoire n’est pas seulement dans les streams, les salles, les articles en France ou les noms qui circulent désormais dans les discussions sur le rap francophones. Elle est dans ce gamin qui écoute Makala, Di-Meh, Slimka, Varnish ou Mairo et qui comprend, sans même avoir besoin de le formuler, qu’il peut lui aussi rapper, inventer, venir d’ici et ne pas rester petit. Dans une région où l’on a trop souvent appris à mesurer ses rêves à la taille du territoire, ce n’est pas rien. Alors merci.

Mr Seavers