Ça fait quelques semaines que je vois partout ce Paolo Rotelli, MC Pao sur internet. Milliardaire italien, héritier d’un empire de la santé privée, reconverti en cliché de rappeur et désormais à la tête de son propre label à Monaco. Il se pavane sur les réseaux, dans les médias, chez les rappeurs, chez les streamers, porte des casquettes Make Europe Great Again, suit des comptes de membres du RN. Mais surtout, il parle. Il raconte avoir toujours voté Berlusconi et voter aujourd’hui Meloni. Il expose tranquillement sa vision de la société, des pauvres, des riches, des milliardaires indispensables à notre confort, des bienfaits du capitalisme. Puis on le retrouve quelques heures plus tard, entouré de rappeurs français, comme si de rien n’était.

Il y a deux ans, j’écrivais un texte intitulé Les fachos dans le rap. J’y expliquais que je ne comprenais pas comment on pouvait passer d’une story d’un concert de rap à une autre célébrant Bardella. Comment on pouvait cracher sur les immigrés, les minorités et les pauvres tout en consommant une culture façonnée en grande partie par ceux que cette politique désigne comme un problème. Deux ans plus tard, rien n’a vraiment changé. Enfin si, maintenant, ils ont même un label.

Évidemment, l’argent de droite n’a pas attendu MC Pao pour entrer dans le rap. Ça fait des années qu’une partie de notre culture enrichit des gens dont les valeurs sont à des années-lumière de celles qu’elle prétend parfois défendre. Le groupe Bolloré détient aujourd’hui 18,4 % d’Universal Music Group, numéro un mondial de la musique et maison mère de labels qui irriguent une bonne partie de l’industrie. La droite n’est donc pas en train de découvrir le rap en 2026. Elle gagne de l’argent avec depuis longtemps mais jusque-là, il existait une sorte de contrat tacite. Ils se foutaient plus ou moins ouvertement de notre culture, ils voulaient simplement se faire de l’argent sur notre dos. Tu pouvais rapper contre le système, les riches, les flics, le racisme ou l’exploitation et, quelque part, un actionnaire encaissait sa part. C’était cynique, évidemment, et même une démonstration assez parfaite de la capacité du capitalisme à vendre sa propre contestation mais au moins ces gens ne venaient pas nous expliquer qu’ils étaient des nôtres.

Avec MC Pao, on passe à autre chose. Le milliardaire ne reste plus dans un conseil d’administration. Il met une chaîne, prend un micro, crée un label, fait des feats, signe des projets et vient se faire photographier avec ceux dont il achète peu à peu la proximité. Et visiblement, cela ne dérange pas grand monde, c’est probablement ce qui me fait le plus chier.

Ce type me dérange pour ce qu’il est, bien sûr, pour les idées qu’il revendique et cette manière de nous expliquer le monde depuis l’autre extrémité de l’échelle sociale. Mais il me dérange aussi pour ce qu’il révèle de nous et de cette époque où il semble désormais suffire d’être très riche pour devenir intéressant. Le talent, l’œuvre, ce qu’on a réellement à raconter ou la légitimité importent de moins en moins. L’argent produit sa propre lumière et nous sommes devenus suffisamment fascinés par elle pour courir dans sa direction.

Il suffit de regarder les réseaux. Des types dont le principal talent consiste à exhiber ce qu’ils possèdent sont devenus des modèles de réussite. D’autres ont bâti leur fortune en vendant du vide, des formations miracles, des placements douteux ou simplement du rêve à des gens qui en manquaient suffisamment pour vouloir y croire. Peu importe finalement comment ils y sont arrivés, ils ont gagné et, dans notre époque malade, gagner suffit à avoir raison.

On nous sert la réussite individuelle à longueur de journée. Il faudrait travailler davantage, être plus malin, devenir riche, visible, construire sa marque, faire de soi-même un produit. Et si ça ne fonctionne pas, c’est probablement qu’on ne l’a pas suffisamment voulu. On regarde les gagnants beaucoup plus volontiers que ceux sur lesquels ils ont marché pour arriver jusqu’en haut. On ne demande même plus vraiment comment l’argent a été gagné. Héritage, exploitation, crédulité, spéculation ou business douteux… à la fin, rien ne ressemble plus à une Lamborghini qu’une Lamborghini sur Instagram.

Le rap n’échappe évidemment pas à cette maladie. Il en est même parfois l’un de ses meilleurs porte-voix. Pendant longtemps, l’ostentation dans le rap avait pourtant quelque chose de compréhensible, voire de subversif. Le gamin à qui la société expliquait qu’il ne serait jamais rien revenait avec une chaîne autour du cou, une grosse voiture et une Rolex pour hurler à la face du monde : regardez, je vous ai baisés ! On pouvait trouver ça vulgaire, matérialiste, contradictoire, mais derrière les signes extérieurs de richesse il y avait aussi une revanche, celle de ceux qui n’étaient pas censés avoir accès à tout ça.

Aujourd’hui, cette grammaire appartient à tout le monde. Le rappeur, l’influenceur, l’héritier milliardaire, le vendeur de crypto et le gourou du business peuvent apparaître dans les mêmes décors, porter les mêmes fringues, louer les mêmes voitures et nous vendre exactement le même récit. J’ai réussi, donc écoute-moi. À force, nous confondons richesse et mérite, audience et talent, visibilité et légitimité.

C’est là que MC Pao devient intéressant, pas artistiquement, mais pour ce qu’il raconte de notre système. Un homme immensément riche peut débarquer dans une culture dont il ne partage ni l’histoire ni certaines valeurs fondamentales, afficher des convictions politiques qui devraient au minimum faire tiquer une bonne partie de ceux qui la composent et malgré tout être accueilli avec le sourire. Il paie, finance des projets, offre de la visibilité, peut ouvrir des portes. Alors soudain, on parle moins de ce qu’il raconte et davantage de musique, de business et d’opportunités. On ressort l’éternel « chacun ses opinions », formule magique qui permet de transformer n’importe quelle compromission en preuve d’ouverture d’esprit.

Mais tout n’est pas une simple opinion, et tout n’a pas à être accepté sous prétexte que celui qui porte ces idées arrive avec suffisamment de billets. Le rap n’a jamais été un parti politique. Je l’écrivais déjà il y a deux ans et je le pense toujours. Il n’a pas à être de gauche, et tous les rappeurs n’ont évidemment pas à voter pareil, à militer ou à réciter le même catéchisme politique. Mais arrêtons aussi de nous raconter des histoires. Cette culture n’est pas tombée du ciel, elle a une histoire et vient de quelque part. Elle a été construite par des populations marginalisées, immigrées, pauvres. Par des gens à qui on ne donnait pas la parole et qui ont fini par prendre un micro. Par des gamins qui n’avaient pas grand-chose et qui ont appris à faire avec ce qu’ils avaient. Alors oui, quand quelqu’un soutient politiquement ceux qui considèrent qu’une partie de ces populations constitue précisément le problème, cela devrait au minimum provoquer une putain de question avant de penser à lui ouvrir la porte du studio.

On me répondra que les rappeurs doivent manger, que tout le monde travaille avec des multinationales dégueulasses et que Bolloré possède une partie d’Universal. Je viens justement de le rappeler. Mais il existe quand même une différence entre sortir un disque chez une major dont un milliardaire possède une partie du capital et choisir de collaborer directement avec un milliardaire qui vient personnellement chercher une légitimité dans ta culture.

À un moment, le « système » a bon dos. Le rap joue lui aussi à fond le jeu de cette course à la visibilité. Feat, stream, photo, repost, placement, invitation. Tout ce qui permet de gagner quelques chiffres supplémentaires semble parfois suffire à fermer les yeux sur le reste. On passe pourtant notre temps à expliquer que le rap est libre, indépendant, authentique et qu’il ne baisse la tête devant personne. Mais pose quelques millions sur la table et les cervicales deviennent tout de suite beaucoup plus souples, on est révolutionnaire jusqu’au virement bancaire.

Ce qui me faisait rire jaune il y a deux ans, c’était de voir des fafs à la petite semaine écouter du rap entre deux tweets racistes. Des mecs capables de gueuler contre les immigrés avec dans les écouteurs un morceau de rap. Ils sont toujours là, continuent d’écouter notre musique, d’aller aux concerts, à nos soirées et ont visiblement compris quelque chose avant moi; personne ne leur demandera réellement de partir.

À force de tout accepter au nom du public, des streams, du business et de cette idée complètement pétée selon laquelle la musique devrait flotter quelque part au-dessus du monde réel, on a finit par rendre tout cela normal. C’est peut-être ça, finalement, leur plus grande victoire. Pas que le rap devienne d’extrême droite, il ne l’est pas. Ni que tous les rappeurs se mettent demain à voter Meloni ou Le Pen. Mais que la présence de ces idées dans notre culture ne provoque plus grand-chose. Qu’un type puisse les assumer ouvertement puis venir rapper avec nous. Qu’on puisse parfaitement savoir et décider qu’on s’en fout, tant que la main qu’il nous tend tient aussi un chéquier.

Et ce n’est finalement pas seulement une histoire de rap ou d’extrême droite. C’est quelque chose que notre époque semble doucement nous apprendre. Celui qui possède suffisamment d’argent finit par pouvoir tout acheter. De l’attention, de la respectabilité, de la proximité, une audience, une image et parfois même une légitimité culturelle. Nous avons tellement confondu réussite et richesse que nous considérons l’argent comme une compétence.

La normalisation ne ressemble pas toujours à une foule qui lève le bras, parfois, elle ressemble simplement à tout le monde qui ferme sa gueule. C’est précisément pour ça que je reprends le clavier aujourd’hui. Je pourrais me dire que j’ai déjà écrit ce texte, que ça ne sert à rien, que ceux qui étaient d’accord il y a deux ans le seront encore. Que les autres me traiteront toujours de gauchiste, de woke, voir même de fasciste parce que je ne veux pas des fascistes dans ma culture, mais c’est exactement comme ça qu’on s’habitue. Une fois, puis deux, puis dix, jusqu’au jour où plus personne ne se rappelle très bien pourquoi ça nous dérangeait au départ. Alors non, il ne faut jamais se taire, même quand on l’a déjà dit, surtout quand on l’a déjà dit.

Il y a deux ans, je demandais aux fachos ce qu’ils foutaient dans le rap. Aujourd’hui, je vois qu’on leur ouvre la porte, qu’on leur tend un micro et qu’on leur propose même de s’asseoir à table. Visiblement, il va falloir recommencer.

Cassez-vous. On ne veut toujours pas de vous ici.

Mr Seavers