Entretien avec Youssoupha

youss

«NGRTD», le nouvel album de Youssoupha sorti au mois de mai dernier, a convaincu critiques et auditeurs par la qualité de la plume et des beats. RepreZent s’est entretenu avec l’artiste le 10 octobre dernier, quelques heures avant qu’il monte sur la scène des Docks de Lausanne pour offrir un show dont beaucoup se souviendront.

RepreZent: Dans les interviews que tu as pu faire depuis la sortie de ton nouvel album, «NGRTD», tu as beaucoup parlé des raisons pour lesquelles tu l’avais nommé ainsi. Par contre, tu n’as pas encore eu l’occasion d’expliquer pourquoi le terme «négritude» fait peur…
Youssoupha: C’est lié au choc, aux tensions entre les communautés musulmanes, maghrébines, juives, noires, français de souche, etc. Même si dans les faits, c’est une définition que ne veut pas dire grand-chose, dans les têtes c’est une idée qui fait son chemin. Pour eux, «négritude» c’est forcément des noirs revendicatifs qui veulent exterminer des blancs, juifs, etc.

Un autre axe de peur est en rapport avec un passé colonial ou esclavagiste qu’on a du mal à assumer. Il y a eu l’esclavagisme, puis les colonies et tout de suite on est passé dans un rapport de «tout est arrangé». Alors, évoquer que, dans les faits, les identités culturelles peuvent se valoir – et certaines s’affirmer – fait peur. Affirmer sa négritude est vue comme une forme de rupture, comme quelque chose qui réveille un passé douloureux et menace un futur qui était perçu comme bien lisse. Ce terme fait toujours peur. On m’a même demandé, lorsque j’ai annoncé que je voulais nommer mon album ainsi, si j’avais peur de le faire. Et au final, en discutant avec eux, je me suis rendu compte qu’ils ne savaient même plus pourquoi il fallait avoir peur de ce terme. C’est une peur automatique. Pour moi, c’est au final une petite manière d’exorciser tout cela.

Dans ton titre «Salaam», tu dis: «je suis le meilleur rappeur d’un pays où je ne suis même pas né». J’aimerai faire le lien avec le titre «Entourage» où tu dis: «ce pays me prend pour un intrus». À ton avis, pourquoi es-tu perçu comme un intrus alors que tu fais partie des pointures du rap français actuel?
Dans «Salaam » c’est un peu plus sur l’égotrip. Dans «Entourage», je suis un peu plus sérieux.

Sans vouloir rejeter la faute sur tout le monde, c’est un pacte. Je vais te parler d’une réalité française. Je n’ai pas les réponses de ce que je vais dire, j’explique juste mon approche. En France, il y a énormément de débats autour de l’identité nationale, de l’islam de France, de l’immigration, de la laïcité, etc. Je crois que c’est parce qu’on est un pays qui ne veut pas assumer le fait qu’aujourd’hui être français c’est avoir les papiers français. Avec la globalisation, les flux migratoires et le fait que la culture bouge – et ce sont des choses normales! -, on cherche à figer quelque chose qu’on a laissé évoluer, parce qu’on arrive à un stade où ces changements sont concrets. On cherche à revenir à la base en se demandant si être français ce n’est pas, à la base, être blanc, chrétiens. On se demande si l’on peut valider l’islam. Alors qu’à la base, le pacte c’était juste: «c’est ton pays, on s’en fout de ta religion». Du coup, j’ai l’impression qu’il y a un truc qui veut poindre, mais qui ne veut pas dire son nom: redéfinir ce que c’est d’être français et rajouter des critères. J’ai l’impression qu’on n’ose pas le dire. Normalement, les règles sont déjà établies. Mais, il y a des lapsus avec des gens qui sortent des phrases comme «quand on voit les jeunes étrangers traîner aux abords du Stade de France…» Pourquoi «des jeunes étrangers»? Ils sont français! Soit on redéfinit les règles, soit on assume une fois pour toutes. Je ne cherche pas à dire qu’un tel est méchant, l’autre gentil. Je dis juste qu’il faut qu’on se mette au clair.

Dans «Entourage», je dis également: «La France ne reconnaît pas les communautés, mais nous traite comme tel/Quand on met les gens de côté, forcément ils se lassent/Quand on met les gens de côté, forcément ils s’éloignent.». On se demande pourquoi les gens ne s’intègrent pas, mais on catégorise les Français. Du coup, eux-mêmes se catégorisent dans leur tête. Moi, j’ai grandi dans des quartiers où il y avait que des noirs. J’en ai vu où il y avait que des Maghrébins. D’autres avec que des juifs. Quand tu catégorises les gens pour ensuite dire que les communautés n’existent pas, c’est compliqué. Il faut assumer. Qu’on soit raciste, communautaire ou pas communautaire, xénophobe ou pas, on qu’on le dise et qu’on l’assume!

Dans «Memento», tu dis: «Je suis trop ghetto pour le showbiz, mais je suis trop riche pour traîner dans un hall».
Sans me donner du mérite, ni rien. Tout le monde n’assume pas le fait d’être dans cette ambiguïté de vie: ghetto, plus ghetto. Moi, je ne suis plus ghetto du tout. C’est un fait! Je gagne super bien ma vie, j’ai déménagé, ma vie de famille a changé. Ça n’a jamais été mon délire de dire que je suis ghetto alors que je suis un père de famille et que je gagne mieux ma vie qu’un médecin.

C’est un paradoxe: «je suis trop ghetto pour le showbiz». Mine de rien ce n’est pas mon univers culturel. Je suis un jeune d’origine africaine, mes délires sont ceux de mon quartier et de mes amis. Mais, mon train de vie a changé. Je ne traîne plus avec mes potes du collège à côté d’un ascenseur où tout le monde a pissé pour pouvoir dire «je suis sans le vrai». Ce n’est pas ça. Pour moi, être dans le vrai, c’est être un bon père.

Je trouvais marrant ce paradoxe peu assumé. On est plutôt dans une optique: «moi je ne changerai jamais, je resterai toute ma vie dans mon quartier». Je déteste cela. Mon mode de pensée c’est plus: «si t’as l’opportunité de partir, il faut partir. Et vite.» Je ne comprends pas comment certains font l’apologie du quartier en disant que c’est génial. C’est une aventure humaine, mais le cadre est nul! Les gens qui m’ont élevé, ma tante notamment, ont fait beaucoup de sacrifices pour que je m’élève socialement. Je ne comprends pas le délire de tirer tout cela vers le bas.

Est-ce que tu penses que le Hiphop n’a pas encore trouvé sa place concrète dans la société française?
Il y a un problème qui vient à la fois de nous, et à la fois de l’établissement culturel français. La culture française ne veut pas intégrer et assumer pleinement le fait qu’aujourd’hui le rap fait pleinement partie de la culture, et que c’est peut-être l’un des domaines majeurs de la culture musicale en France aujourd’hui. C’est un fait! Ce n’est pas une question de goût, on le constate en regardant les chiffres. Je ne dis pas qu’on est les seuls, les meilleures. La chanson reste devant. Mais, par rapport à d’autres courants musicaux, on est devant, notamment auprès de la jeunesse. Il y a encore un truc étrange: quand on invite un rappeur dans une émission, c’est limite si on ne disait pas «t’as vu, j’suis sympa, j’invite des rappeurs». Alors qu’en fait, c’est des invités incontournables.

À côté de cela, on vit dans un état d’esprit où on se donne une vision erronée de ce qu’on est devenu. On a encore dans nos têtes une espèce de posture sous-jacente qui dit qu’on est une sorte de culture alternative ou underground. Personnellement, je n’y crois plus du tout. Je pense qu’on l’a été par le passé, mais maintenant on est une culture mainstream. Pas parce qu’on est vendu. C’est juste les faits. Il faut s’assumer en tant que tel. Mais, on dirait qu’on ne veut pas prendre notre place. On ne veut pas se former pour créer des métiers autour de l’industrie du rap. Mais, le rap est déjà une industrie. Ça ne sert à rien de se poser la question! Ça ne sert à rien de se demander si on valide ou pas Skyrock ou autre. Ce système-là existe déjà! Alors, soit on prendre notre part parce qu’on est les plus légitimes pour la recevoir ou alors on la laisse à d’autres qui la prendront de toute manière. Il faut réfléchir à cela. Mais, malgré tout je suis optimiste et patient face à cela. Je me dis que c’est qu’une question de temps et que les mentalités vont changer. Notre culture est encore jeune.

«Chanson française» est un bel hommage au rap français qui prouve d’ailleurs l’importance du genre dans le pays musical français. Mais il reste des zones d’ombres. Tu y dis, d’ailleurs: «MC, ne teste pas, pourquoi veux-tu que la France respecte le rap puisque nous-mêmes on ne le respecte pas».
Je pense qu’on a notre part de faute. C’est la prolongation de ce que je te disais tout à l’heure. On est encore entre les petites guerres d’ego, entre le manque de savoir-faire, etc.

Je parle ici de tous les gens du rap qui ont émergé de cette culture. Peu importe leur origine, etc., je parle des passionnés étaient assez légitimes dans cette culture pour devenir journaliste, attachés de presse, programmateurs, manager, bookers etc. Pour un projet comme le mien, il y a au moins une trentaine de personnes qui bossent. On a besoin de savoir-faire. Il faut qu’on se respecte sur ce point. Mais malheureusement, on ne veut pas prendre la peine de développer d’autres compétences.

Il y a aussi l’éloge de la médiocrité. On est encore trop sur des stratégies de buzz, de clash, etc. On nourrit la bête. Quand je vois que beaucoup de sites ne parlent pas de rappeurs ou d’artistes qui font des albums de qualité, mais qui mettent en avant les clashs de rappeurs, je nous trouve minables. Que nos propres organes passent du temps là-dessus, c’est triste. Alors oui, ces clashs nous font gol-ri cinq minutes. Mais le rap c’est pas que ça! On ne parle pas de certains artistes alors qu’ils font des choses géniales. Certains médias qui ont beaucoup d’impact perdent du temps sur ces clash, buzz etc. au lieu de parler de l’essentiel. En plus, les médias généralistes ne s’intéressent, la plupart du temps, qu’aux clashs et buzz et pas à la musique.

Prenons l’exemple de l’album de Nekfeu. C’est un album de qualité. Pourtant, pendant trois semaines les gens venaient me demander: «Youss’, qu’est-ce que tu penses de la polémique du moment qui dit que Nekfeu vend plus d’albums parce qu’il est blanc, etc.». Au bout d’un moment j’avais juste envie de demander aux gens s’ils trouvaient l’album bon ou pas. On s’en bat les couilles du reste. On aime ou on n’aime pas. Mais, nous, on continue quand même à nourrir la bête. Et sur ce point-là, on est minable. Et pour moi, des fois, on ne se respecte pas.

Tu as beaucoup travaillé avec deux producteurs suisses sur cet album: GR! & Mr. F. Pourtant, aucune de leurs productions ne se retrouve sur l’album. Pourquoi?
Pour des questions de choix artistique. À un moment, j’avais plus d’une vingtaine de titres et eux m’en ont fait deux-trois qui ne sont pas restés sur l’album. Ce qui est con, c’est qu’ils ont beaucoup contribué à la réussite de la vibe d’autres morceaux. Par exemple, «Chanson Française». Ils étaient là quand on a commencé à la faire. Ils nous ont aidés. Pareil pour «Niquer ma Vie» et d’autres titres. Je les ai cités dans les hommages de l’album parce qu’ils ne sont pas concrètement dans l’album, mais c’est une influence importante. Ils sont vraiment vraiment forts.

La rappeuse suisse KT fait ta première partie ce soir. Est-ce que tu la connais?
J’ai entendu parler d’elle, mais je ne connais pas bien son univers.

Qu’est-ce que tu penses de la place de la femme dans le rap?
Elle est très très très minimisée. À l’image des femmes dans la société, à l’image des femmes dans beaucoup de domaines. Et ceci, même si le rap fait partie des domaines où c’est encore plus accentué. On demande aux filles d’en faire quatre fois plus qu’un mec, et on leur reproche quatre fois plus leurs erreurs. On les attaque sur des domaines qui n’ont rien à voir avec le rap ; le critère physique, est-ce qu’elle fait assez le bonhomme ou pas, etc. Finalement, on parle peu de leur rap. Et, quand leur rap est bon, on va dire qu’il est juste correct alors qu’on va encenser un mec qui fait le mongol. Vu de Paris, il y a la même stigmatisation par rapport au rap qui vient de province, de Belgique ou de Suisse. Alors, bonne chance à KT. Elle a du mérite. Je trouve que les femmes dans le rap sont négligées et il y a clairement de l’injustice.

«NGRTD» est le deuxième volet de la trilogie que tu as commencé avec «Noir D****». Comment se profile le dernier volet?
Plus ça va, plus je me dis qu’il ne va pas sortir bientôt. Sur mon prochain album, j’ai envie de partir sur quelque chose d’autre. J’ai envie de laisser un peu de suspens. J’ai envie de faire d’autres trucs. Mais, j’aime bien comment ça se goupille. J’aime bien les sagas.

Entretien réalisé par Sophia

Pas de commentaire à propos de "Entretien avec Youssoupha"

Laisser un message

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *