Entretien avec Oxmo Puccino

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Ses derniers projets se baladaient dans une mouvance où sa prose formait une délicieuse alliance avec la délicatesse des instruments acoustiques. Aujourd’hui, Oxmo Puccino marque un retour vers ses premiers amours. Avec son nouvel album, « La Voix Lactée », celui que l’on surnomme Black Brel pose son verbe sur des sonorités plus proches du hiphop que des harmonies acoustiques. Un album où les mots ont toujours autant de poids et qui prouve encore une fois son statut de pierre angulaire du rap français. Un album qu’il présentera au public suisse romand le 11 décembre prochain, dans le cadre de la soirée célébrant les dix ans des Docks à Lausanne, et en tête d’affiche le 23 mars 2016, toujours aux Docks de Lausanne.

Entretien.

La création.

RepreZent : Ces dernières années, tu as offert au public des projets mêlant divers univers musicaux. Le tout dans une lignée très acoustique. Il y a eu l’album « Roi dans Carrosse », tes tournées en trio et l’album « Au Pays d’Alice » avec Ibrahim Maalouf. Tu reviens aujourd’hui avec « La Voix Lactée », un album plus conventionnel dans l’univers Oxmo. Pourquoi cette envie ?

Oxmo Puccino : Ce n’était pas une envie. J’ai suivi mon instinct. Je suis constamment en train de composer et de travailler. Arrivé à un certain stade, le moment d’entrer en studio pour enregistrer un nouvel album arrive. Pour « Roi Sans Carrosse », je me suis fait surprendre par sept morceaux que j’ai écrits en vacance. Donc ce n’était pas prévu. J’ai continué à travailler sur cette lancée et à la fin de la tournée suivant « Roi Sans Carrosse », j’étais épuisé. Je suis allé voir RENAUD qui m’a fait écouter des titres qu’il avait composés. Il y a eu un déclic, l’écriture est arrivée très vite et naturellement. Ses morceaux, combiné à ceux que je bossais, étaient destinés à ma prochaine session studio. Au moment d’entrer en studio, ce que j’avais en main tenait la route pour un nouvel album. Mes maquettes sont toujours faites à partir de boîtes à rythmes auxquelles j’ajoute des instruments. On a suivi cette direction et lorsqu’on finissait l’album, on s’est rendu compte qu’on n’avait besoin de rien d’autre. On comptait enregistrer toutes les parties et, à la fin, appeler les musiciens pour qu’ils rejouent ce qui méritait de repasser à la moulinette. Au final, il n’y a pas eu besoin de cette étape.

Tout s’est passé de manière très naturelle au final…

Oui. En même temps, je voulais casser avec la continuité acoustique qui y commencé il y a dix ans avec « Lipopette Bar ». Je voulais appliquer mes recherches musicales qui ont eu lieu pendant toutes ces années où tout le monde disait que je ne suis plus rap ou hiphop. En même temps, RENAUD m’avait convaincu depuis trois albums. C’est lui qui a mixé « L’Arme de Paix », il a également mixé et réalisé « Roi Sans Carrosse » et produit et co-composé ce nouvel album. Ça fait donc trois albums où il me dit « Ox, pourquoi tu ne fais pas ce que les gens aiment. Pourquoi tu ne fais pas ce que tu sais faire au lieu d’aller chercher à gauche à droite. Fais ce que tu sais faire. »

« La Voix Lactée ».

Le terme « lactée », présent dans le titre de ton album, semble faire référence à notre Galaxie. Quelle image as-tu voulu transmettre en liant ce terme à la voix ?

Beaucoup de chose. Je vais te parler du titre « Gravir ce Monde ». Ce morceau évoque le pouvoir magique de la parole qui peut bouleverser une vie, donner du bonheur. Mais, qui est plus souvent utilisé pour malheureusement donner de la tristesse. « La Voix Lactée », pour moi, c’est cette lumière qui pourrait naître de l’espace obscure dans lequel nous vivons grâce à quelques mots, grâce à l’attention que l’on peut porter à ce qu’on offre à travers quelques phrases. Si tout le monde faisait des efforts pour améliorer son univers avec ce qu’il dit on serait beaucoup mieux. Tout serait plus lumineux.

Les mots. Sélection.

Justement, sur « Gravir ce monde », tu dis « Les bons échanges verbaux font tenir l’atlantique dans un verre d’eau »

On peut arriver à convaincre n’importe qui à faire n’importe quoi en le motivant avec les bons mots. Ceci se constate tous les jours ; les entreprises, les sportifs, l’école… tout ce qui nécessite un apprentissage, un partage commence avec quelques mots. Avec cet album, je cherche à mettre en avant la force des mots immédiats et cette citation cristallise bien ceci.

Dans le titre « Une Chance », tu parles de l’importance d’avoir de la chance. Penses-tu qu’elle est réellement primordiale ?

Ça dépend de la définition qu’on se fait de la « chance ». Pour moi, la chance n’est pas quelque chose de hasardeux. Pour moi, c’est une occasion qu’on a provoqué à force de persévérance, de travail et d’espoir que l’on porte en soi. La chance, c’est celle que l’on s’est donnée. Ce n’est pas quelque chose qui arrive de temps en temps et qui dépend de son humeur pour nous approcher un peu. C’est quelque chose que l’on va chercher sciemment et avec un objectif.

Et si je te dis que le vent tourne toujours ?

Je dis qu’il faut le suivre. (sourire)

La vie est influencée par un éternel renouvellement de tendances, y compris lorsqu’on parle de style de vie. La société nous présente constamment de nouveaux concepts de vie pour améliorer notre quotidien. Tu en parles d’ailleurs dans le titre « Slow Life ». Parodie ou réelle conviction ?

J’ai un ami d’enfance qui est un frère pour moi. On travaille les deux beaucoup. Lorsqu’on arrive à se voir, les lundis en général, on se met en « slow life ». Les gens n’essaient même pas de nous appeler; ils savent que l’on ne va pas répondre. On va dans une pâtisserie qu’on adore, on prend deux gâteaux, on s’assied au bord de la Seine et l’on mange les gâteaux. Ce sont des moments qu’on s’accorde. On ne fait rien, on regarde l’eau couler et c’est tout. Il n’y a que des touristes là, donc on est vraiment tranquille (rires).
C’est le temps qu’on s’offre et que l’on partage ensemble. La Slow Life c’est un cadeau, c’est la vie à l’échelle humaine ; sans numérique, sans téléphone, sans factures…

« Ton Rêve » — « Quelque que soit la fortune, on finit pauvre quand on exauce le voeu des autres »

Quand on se bat pour le rêve de quelqu’un d’autre en pensant que c’est le sien, on ne tira jamais le bénéfice du travail accompli. La reconnaissance de ce travail ne profitera qu’à celui sur qui l’on s’est calqué.

Je suis allé dans une grande école de commerce pour jouer quelques morceaux et faire un discours. Je voyais des élèves qui faisaient fantasmer beaucoup de gens qui n’arriveront jamais à ce niveau d’étude. Et j’ai remarqué que quelques élèves de cette école ne savaient même pas où ils étaient. Ils étaient là pour faire plaisir à leurs parents. On sait tout de suite qu’ils vont faire quelque chose qui ne va pas les satisfaire. Quand tu sors de ces grandes écoles, tu as un boulot tout de suite avec un beau salaire. Mais peut-être pas de satisfaction puisque parfois c’est juste la concrétisation de la volonté des parents.

Avec ce titre, j’ai voulu travailler sur le questionnement sur notre bonheur. Les gens se font une image de leur bonheur, mais ne se posent pas la question de la tangibilité de cette image. Ce n’est pas parce que tu vois ton bonheur ici que c’est indiscutable. C’est une grande erreur. Après un chemin parcouru, tu peux te retrouver encore plus triste qu’au début de ton histoire. Je vois cela tous les jours. Les gens-personne qui pensent que l’argent fait le bonheur sont tout à fait sans ce profil-là. Je n’ai pas peur de le dire : si tu penses que l’argent fait le bonheur, tu vas vers la tristesse.

Et toi, ton bonheur, c’est quoi ?

Mon bonheur c’est ce que j’ai, c’est que ce ne soit pas pire demain. Et même si c’est pire demain, il faut essayer de le rendre bien.

« Star & Célébrité » est un regard assez critique sur la célébrité qui résulte de ton métier. En as-tu souffert ?

Oui. La célébrité, on la subit plus qu’autre chose pour beaucoup de raisons. Personne n’est préparé à cela. C’est quelque chose d’artificiel et les conséquences sur la vie sont réelles. Je voulais aussi mettre en évidence le fait que, de nos jours, la célébrité est accessible à tout le monde. Tout le monde est, quelque part, un peu célèbre. Il suffit d’avoir cent personnes qui vous suivent sur Instagram pour être un peu célèbres. J’ai remarqué cela il y a quelques années. J’ai fait connaissance avec des gens sur internet qui sont également suivis par d’autres personnes. Quand j’évoquais ces gens à d’autres personnes, certains me parlaient de ces premiers d’une façon très familière, tout en me disant qu’ils ne les connaissaient pas, mais la suivait sur Instagram. Je me suis alors rendu compte que la célébrité touchait un peu tout le monde. On se met en évidence sur internet, on se met en scène et on crée un univers. Il y a quelque chose de créatif, on joue un personnage, et à partir d’un certain nombre de followers on a une notoriété — aussi petite soit-elle. C’est aussi quelque chose qu’il faut gérer. Donc, avec ce titre, je voulais évoquer la célébrité des deux côtés de l’écran.

« Un week-end sur deux » — « Grandir c’est savoir que c’est ainsi; attendre un peu qu’aujourd’hui s’adoucisse »

C’est régler des coquilles. C’est comprendre une douleur avec le temps, avec des raisons, pour ne pas les reproduire. C’est se reconnaître dans l’erreur de ses parents. Être plus indulgent envers eux. Quand j’ai eu quarante ans, je me suis dit que cet âge servait à savoir qu’il y a des choses qui prennent tout ce temps pour être apprises.

Et si les choses ne s’adoucissent pas ?

Il faut chercher les réponses. Beaucoup ne les cherchent pas. Il ne faut pas avoir peur de creuser en soi, des vérités. Il faut faire face à soi-même. Il faut parler, parler pour guérir et ne rien garder en soi.

Rap 2015.

« Le Marteau et la Plume » — « Voir que des râleurs dans le rap, ça manque d’intelligence »

C’est une phrase qui a deux sens. C’est pour manifester le manque de travail chez certains collègues, et aussi pour mettre une petite pichenette à ceux qui sont restés au vingtième siècle au point de vue du rap. C’est les rappeurs qui sont responsables de la vision qu’on a du rap. Mais je ne veux pas donner de nom, je parle à tout le monde.

Penses-tu de la scène rap 2015 et des acteurs — qu’ils en fassent partie ou plus — très commerciaux qui cartonnent en France en ce moment ?

Je pense qu’elle est formidable. Pendant longtemps, on a rêvé de voir des rappeurs qui arrivent à ce niveau de popularité. Je reste sur cette satisfaction-là. Je trouve cela bien. Malgré tout ce qu’on peut dire, ils ont une authenticité. Je n’ai rien à leur reprocher. Je refuse de rentrer dans la mentalité française d’en vouloir à un artiste qui marche. Même si je ne suis pas touché par la musique qu’ils font. Le succès c’est dur, il faut le gérer. J’encouragerai toujours un artiste parce que c’est un métier difficile. En même temps, le rap est une musique qu’on a tellement de fois donnée pour morte que voir un renouvellement comme celui-ci, c’est formidable. On a survécu à tellement de choses qu’il faut arrêter de se demander si c’est du rap ou pas. C’est de la musique.

Rap ou pas rap… au final, c’est surtout l’ego du rap qui parle…

Tu sais quoi ? Pendant des années, j’étais dans le déni. Pour moi, tout était la faute des autres, c’était les autres les méchants, ceux qui ne comprenaient pas. Avec le temps, j’ai été forcé de constater qu’on a notre part de responsabilité. Et, qu’elle est grande. Il serait temps d’en prendre conscience, de redéfinir certaines bases, d’arrêter de pleurnicher et d’en vouloir aux autres, s’embrouiller entre nous, se plaindre. On a tout eu : on vend des disques, on a un public, on est encore attendu, on fait des tournées. Il faut construire quelque chose de bien avec tout cela. Il faut clamer les ego. Personne n’est indispensable, il y avait du rap avant eux et il y en aura après.

Au fil de nos interviews et discussion avec certains acteurs du milieu, on a quand même constaté une tendance qui a le même avis de toi, mais qui rajoute qu’au final tout cela est devenu tellement commercial que ce n’est plus du rap, et encore moins du hiphop.

Ce n’est que de la jalousie. Tu as le droit d’exister, même si tu vends. Moi qui suis là depuis très longtemps, le son que les Américains donnent… voilà ! Avant qu’on arrive à la moitié, on se tait. J’ai mis des années pour commencer à comprendre ce qu’est le son. Grâce à Renaud Letang, je commence à entrevoir ce que c’est. C’est un autre univers qui n’a rien à voir avec la musique. C’est essentiel à la musique, mais ce n’est pas la musique. C’est métaphysique, chimique, quelque chose qu’on a du mal à expliquer. Les gens le ressentent, mais n’entendent pas la différence. C’est pour cela qu’on n’arrive pas à le refaire. On peut parler sur les autres musiciens tant qu’on le veut. Mais ce qu’ils nous donnent, on en profite bien.

Oxmo x technologie.

Tu as récemment sorti une application… Qu’est-ce qui t’a donné envie d’allier ta musique à la technologie ?
Oui. C’est une sorte de fan-club privé qui regroupe des gens qui apprécient la manière dont je vois les choses, qui peuvent partager cela et qui sont là de façon volontaire.
J’ai été approché par une société qui développait des applications avec ce projet. On n’a pas hésité une seconde et l’on s’est lancé. On a rassemblé du contenu, discuté avec des fans pour voir ce qu’ils en pensaient et l’on a foncé. C’est un échange ultime. On sait pourquoi on est là, on échange, on partage des tranches de vie, on discute. Ils ont également accès à des titres exclusifs, du contenu privilégié.

Tu fais partie de ces artistes qui accueillent volontiers la technologie et comprennent son importance.

Ce sont des outils nécessaires. Tu sais, j’ai subi Napster à l’époque. Mon deuxième album s’est retrouvé sur Napster six mois avant sa sortie. J’ai appris à canaliser tout cela très tôt. J’utilise l’informatique comme il se doit et tout en ayant conscience des dangers que cela représente.

Entretien réalisé par Sophia

Les prochaines dates :
« La Voix Lactée » : sortie prévue le 13.11.2015
Concert dans le cadre de la soirée des dix ans des Docks -11.12.2015 : Billet et infos
Concert aux Docks – 23.03.2016 : Billet et infos

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