Entretien avec Nekfeu

nekfeu

Si on n’avait pas été totalement convaincu par 1995, force est de constater que l’album solo de Nekfeu nous a complètement bluffés, que ce soit par son écriture, ses flows ou encore le choix des prods, à tel point qu’on serait tenté d’en faire un exemple de ce que peut être le rap français en 2015, un rap qui s’assume, totalement décomplexé et qui peut être à la fois festif et réfléchi, bref une réussite. Dès lors, repreZent ne pouvait manquer de rencontrer l’homme que l’on nomme Nekfeu pour s’entretenir avec lui sur sa vision de son art, mais aussi parler de littérature et de rap suisse.

repreZent : Tout d’abord des félicitations commerciales, « Feu » ton dernier album cartonne… tu t’y attendais ?
Nekfeu : Pas du tout, je ne m’attendais pas du tout à un tel succès… Je suis vraiment content, car j’ai mis toute mon énergie et ma force dans ce projet, pas différemment que pour mes projets avec mes différents groupes, mais vraiment agréablement surpris que le barrage ait cette fois cédé.
 
Après les félicitations commerciales, on se doit de te féliciter musicalement, car ton album est vraiment une réussite, on peut dire que « Feu » est ce genre d’album de rap à « spectre large » dans lequel finalement tout le monde peut se retrouver…
C’est cool que tu dises ça, car c’est exactement ce que je voulais…
 
Mais quel est ton secret pour réussir à être si large tout en restant finalement toujours crédible ?
En fait, je n’ai pas l’impression d’avoir fait quelque chose de différent, d’avoir changé de posture pour cet album. Je pense que c’est surtout dû au fait que les gens ont souvent une image de ta musique qui est celle de deux ou trois singles qu’ils ont pu entendre, ou même parfois uniquement de l’idée que les gens se font de ta musique. Par exemple avec 1995 on avait ce côté un peu « à l’ancienne », enfin samplé parce que ce n’était pas vraiment « à l’ancienne », mais beats samplés… y’avait quand même toujours deux morceaux expérimentaux, que ce soit notre album, ou même notre EP où là c’était carrément un tiers d’expérimental on va dire… pareil avec l’Entourage ou S-Crew. Ces expériences m’ont permis de comprendre qui j’étais en tant qu’artiste, ce que j’aimais… je suis souvent invité sur pas mal de projets et j’ai toujours envie d’essayer, je ne considère pas que ce que je pense de la musique est la vérité donc dès que j’entends de nouvelles choses ça m’intéresse et j’ai aussi envie d’essayer. Je pense que la meilleure chose que j’ai réussi à faire sur cet album c’est d’être sincère, pas au sens de rappeur conscient, mais sincère artistiquement parlant. Faire ce que j’avais envie de faire… j’aime le rap à l’ancienne de ouf, j’aime écouter des trucs de maintenant, pas que du rap d’ailleurs… mais je me pose pas la question de ce que je dois faire pour plaire à une certaine « intelligentsia » du rap, si je dois faire uniquement un truc super ouvert musicalement parce que ce ne serait pas cohérent d’y mettre des trucs plus à l’ancienne… non… jme suis dit on s’en fout, la cohérence viendra par mes propos, ma façon d’écrire et l’enchaînement des morceaux sur le disque. L’album est assez sombre, c’est ce qui me plaît le plus en général dans la musique, mais ça n’empêche pas d’y trouver des moments plus festifs.
 
T’as réussi à avoir cette touche, ce truc qui te permet d’avoir un texte socialement dur tout en arrivant à faire danser les gens dessus…
C’est un putain de compliment que tu me fais là parce que c’est exactement ce que je voulais faire. Je déteste le délire t’as une pancarte et tu dis des banalités, que les gens vont valider uniquement parce que tu dis des choses avec quoi ils sont d’accord, mais en tant que rappeur t’es nul. Je ne dis pas que tout le monde est comme ça, mais moi je voulais pouvoir exprimer ce que je voulais, ne pas m’enfermer dans un rôle qui ne me correspondait pas… je reste un jeune de 25 piges, je suis là, je porte des Nike, je suis avec mes potes, j’aime aller en soirée, mais ça ne doit pas m’empêcher de considérer qu’il y a des trucs qui ne tourne pas rond, tout comme j’ai le droit de faire un truc qui musicalement est correct, pour que des gens qui, par exemple, s’en foutent du texte puissent simplement aimer la musique.
 
Musicalement parlant, au niveau des flows on sent que chez toi c’est quelque chose de très important, si l’on prend par exemple « Nique les clones 2 », tout le répertoire y passe… Est-ce qu’être tout seul, sans le groupe derrière, ça n’oblige pas à prendre différents rôles pour ne pas lasser l’auditeur ?
Non, je ne pense pas que ce soit ça, quand je fais un morceau, que ce soit en groupe ou solo je pense… certains morceaux… je les écris d’une traite, « Nique les clones » c’est presque le cas d’ailleurs, pour d’autres je prends du recul avant de me lancer même si j’ai l’inspiration qui bouillonne, mais je me demande toujours comment je veux que tout soit organisé. Quand c’est en groupe chacun se partage une partie du morceau ou alors ça s’imbrique pendant qu’on écrit, par contre quand t’es tout seul c’est toi qui choisi comment tu veux faire l’entier du morceau. Mais au final je ne me prends pas trop la tête, je déteste tout ce qui est monotone, je ne veux pas avoir toujours le même flow. Tous les flows m’intéressent tu vois… j’ai commencé par être un grand fan de Big Pun, Big L, d’Eminem, des tous ces techniciens… das EFX aussi même si c’est un peu différent… dans le rap cainri ils m’ont vraiment influencé. Quand j’ai commencé a rapper, je copiais leurs flows, après on me disait « c’est pompé sur ci, sur ça », ce qui était vrai finalement, mais ça me permettait de débloquer des cases de compréhension de la technique de rap et du coup maintenant j’ai plein d’armes à ma disposition… Ralentir les bpm par exemple ça me permet de trouver de nouvelles formes de rebondissement, etc. Un de mes buts, c’est vraiment d’innover dans ça, mais c’est dur. Mais avoir plusieurs techniques à disposition ça aide, c’est un peu comme dans Dragon Ball quand tu dois porter les poids de Tortue Géniale, quand tu les enlèves t’as l’impression que tout est facile, que tu sautes plus haut… moi c’est un peu la même chose.
 
Tu nous parles de Dragon Ball, mais t’as aussi d’autres références dans tes textes, en t’écoutant on se dit que tu fais partie de ces gens qui lisent beaucoup, c’est le cas ?
Oui, j’aime beaucoup lire et de plus en plus des classiques comme justement Martin Eden. Ce livre m’a mis une telle gifle que j’ai décidé d’appeler le morceau comme ça, mais c’était plus pour interpeller les gens qu’ils se demandent qui est ce Martin Eden. Je suis super content d’apprendre que du coup il y a des gens qui le lisent… Mais ce n’est pas dans le but de faire un album littéraire… je suis un peu obligé d’identifier l’écriture au rap même si ça n’a rien à voir, mais moi j’aime bien, ça fait partie du paysage, comme un film. Quand je cite Zola c’est parce qu’il voulait faire un truc le plus réaliste possible sur comment vit la classe ouvrière de son époque, c’est-à-dire le peuple, donc moi, mais il était toujours rattrapé par un côté fantastique dans sa manière d’écrire. Il était obligé d’en rajouter, pour parler d’un chaudron il écrira le chaudron de l’enfer… et j’aime ça parce que mon rap c’est aussi un peu ça. Faire une référence pour moi c’est une manière de faire un clin d’œil, je n’ai pas besoin de faire tout un texte là dessus, des mecs ont écrit des trucs tellement bien que je ne fais que lâcher la référence… Après c’est aussi un peu comme quand tu aimes un film, tu peux prendre un extrait d’un dialogue et le mettre dans ton morceau, la même chose avec un son, tu peux le scratcher… mais avec un livre tu ne peux pas… j’aimerais bien pouvoir scratcher les livres, mais ce n’est pas possible donc du coup je les sample, je prends des passages et je les mets comme ça… soit pour que tu découvres le truc soit parce que moi, car finalement l’écriture c’est un peu un truc égoïste, je comprends ma référence et ce que je voulais dire en la citant.
 
Pour terminer et parce qu’on est un média Hiphop suisse, qu’est-ce que tu peux nous dire sur notre scène locale ?
J’en connais quelques-uns, le 13 Sarkastik, Makala et toute son équipe bien sûr… Je ne connais pas tout le monde donc je ne peux pas me permettre de dire que c’est l’avenir du rap suisse, mais en tout cas en France on les écoute de plus en plus. C’est des mecs qui ont une énergie de fou, que j’ai d’ailleurs invité à venir festoyer sur scène avec moi. C’est des rappeurs dans lesquels je me retrouve…
 
On peut donc envisager de les voir bientôt sur un de tes albums ?
C’est sûr… on a déjà fait des trucs ensemble d’ailleurs, avec les 13 Sarkastik, Alpha il est sur le projet de Makala… Nous c’est vraiment au feeling qu’on fait les choses.
 
Donc le rap suisse existe aussi en France…
Le rap suisse existe pour les Français qui ne sont pas des cons, pour les Français qui aiment vraiment le rap et qui n’aiment pas uniquement la hype, qui aiment un truc uniquement parce que les autres aiment. Nos premières sorties, concerts hors France c’était en Suisse, en Belgique. Ca bouge de ouf ici, les mecs ils rappent dur. La plupart se disent qu’ils ne vont pas gagner d’argent en faisant ça donc ils le font uniquement par passion, les mecs sont passionnés alors qu’en France t’as beaucoup de rappeurs qui le font uniquement pour être connus alors qu’ils savent même pas rapper… ça n’a pas de sens… donc voilà, big up à mes mcs suisses, aux djs suisses aussi et au public qui remplit les salles, c’est fou quand même.

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