L’interview de Lino

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C’est à la sortie de son concert, en ouverture d’Iam à l’Arena de Genève, que repreZent est allé poser quelques questions à Lino. On y parle de son dernier album bien entendu, mais aussi de la musique en général, d’internet, de l’importance des mots, du rap… de pas mal de trucs en fait, comme c’est le cas lorsque l’on pose des questions à quelqu’un qui a des choses à dire.

repreZent : Il y a quelques années, tu promettais de prêter tes boules au rap s’il partait en couilles, pourtant tu as toujours cette voix grave si caractéristique…
Lino : J’ai menti… c’était un bluff… (rires), mais très fort cette remarque… (rires) Plus sérieusement, il faut bien resituer le contexte. Cette phrase-là c’est Doc Gynéco qui l’a sorti en premier, moi je ne fais qu’un clin d’œil, on ne fait que reprendre la phrase à Gynéco, donc rendons-lui ce qui lui revient, c’est important.

Ce qui semble aussi très important à tes yeux c’est le français en tant que langue, tu fais souvent référence à la pauvreté de certains textes… Tu dis même que le mot repreZent serait mort en même temps que le Bescherelle dans le rap…
Disons que moi j’ai commencé à une époque où le rap justement soignait les textes et j’ai été directement influencé par tous ces artistes-là. Gamin déjà j’écoutais Iam, NTM, Assassin et tous les autres, même Solaar… « Prose Combat », pour moi c’est un des meilleurs albums de rap français. Pour tous ces artistes-là, à cette époque il était très important de soigner le texte, c’était vraiment ça qui primait. C’était mon modèle de rap, j’ai grandi avec, donc forcément je suis toujours dans cette optique… et j’aime les artistes à textes tout simplement, que ce soit Brassens, Brel, Ferré, Renaud… Aznavour aussi… toujours les mêmes que l’on cite finalement… Renaud j’adore ça, c’est des mecs qui m’inspirent encore aujourd’hui.

Les grands classics finalement… un peu comme toi pour les jeunes…
Mouais… c’est ce qu’on dit, mais bon après si tu as conscience de ce genre de choses ça peut vite devenir très problématique… Tu vois le mec qui commence à déclarer « Oui je suis un classique du rap » ?

Mais si c’est le journaliste qui le dit ?
Alors là c’est différent, moi j’acquiesce… (rires), mais bon, c’est quand même toujours un peu bizarre ce genre de truc, mais ça fait plaisir, faut pas se le cacher.

Et sinon, t’as fait quoi après avoir quitter le rap ?
Je n’ai pas l’impression d’être vraiment parti en fait, je n’ai pas fait de communiqué ou quoi que ce soit, je n’ai jamais dit que j’arrêtais le rap… j’étais là, je faisais mes trucs… j’ai toujours écrit, j’ai beaucoup écris et puis j’avais envie de faire d’autres choses aussi, j’avais envie de vivre.

Tu dis que t’as beaucoup écrit, pour toi, mais aussi pour les autres ?
Oui, je l’ai fait quelques fois… Ça arrive que l’on me demande d’écrire des textes pour d’autres donc je le fais, car j’aime bien faire ça. Personnellement, j’aimerais bien le faire pour un artiste sur un album entier… ça m’intéresserait comme défi d’écrire un album pour un autre.

Pourtant c’est un peu un sujet tabou dans le rap le ghostwritting…
Ce n’est pas le cas dans la chanson française, Johnny il n’a jamais écrit une ligne et il s’en fout… Il est respecté par ses fans… Pour parler rap, aux États-Unis Dre n’écrit pas, Puff n’écrit pas… et ce n’est pas les seuls, de loin pas, y’a tous ceux qui n’écrivent pas, mais qui ne disent pas qui écrit pour eux. Moi j’ai écrit pour Diams, elle était venue me demander, la connaissant je savais qu’elle n’avait pas besoin de moi pour écrire, mais elle voulait simplement avoir ma couleur d’écriture, c’est ce côté-là qui est intéressant. Ça ne me dérange pas d’écrire pour les autres donc si vous voulez, appelez-moi ça me fera des royalties (rires).

Comment s’est construit ton dernier album, musicalement parlant ?
C’était finalement assez simple, on recevait des sons, je les écoutais et je choisissais ceux qui me plaisaient. On n’était pas à la recherche d’un style de son en particulier, je prenais ce qui me parlait finalement.

Mais pourquoi avoir finalement choisi des prods très « à l’ancienne », ne pas faire un truc plus dans l’air du temps ?
Si j’avais fait ça on me l’aurait de suite reproché… connaissant le fonctionnement du truc je sais que l’on m’aurait reproché si j’étais arrivé avec des prods très modernes. Ça nous était arrivé sur « Quelque chose a survécu », on avait poussé le truc avec Sully B qui était très « américain » et ça avait déstabilisé les gens qui trouvait notre son trop ricain du coup… et là jte parle de 2002, les mecs disaient « c’est trop américain », à l’époque déjà alors aujourd’hui… Dans mon album j’ai un son qui s’appelle « VLB » avec des sonorités un peu trap et c’est le morceau qui a été accueilli le plus froidement… C’est très compliqué tout ça, mais au-delà du calcul ça ne veut pas dire grand-chose que de chercher la modernité à tout prix. Le rap c’est une musique qui va super vite, et comme le rap change rapidement si t’es trop dans une tendance tu vas vieillir beaucoup plus vite et plus mal… Parce que si tu fais un truc uniquement dans la tendance du moment, quand cette tendance va changer ça deviendra très difficile d’écouter ton disque… à assumer dans le futur. Donc si tu veux que ton travail perdure il faut le concevoir sans penser à être dans une tendance, mais à le rendre musical.
La musique il faut qu’elle puisse vivre dans le temps, que dans 20 ans, 40 ans tu puisses réécouter ce que tu as fait et si tu es trop dans une tendance, un effet de mode ça va être très compliqué. Pour que ça touche les gens, il faut que ça raconte quelque chose, que ça leur parle au-delà d’un simple effet de mode.

Et sinon, à part le rap il y a quoi dans tes oreilles ?
J’écoute un peu de tout en fait, beaucoup de rock aussi, mais là aussi les classics du genre, le rock des années 70, avec les grands arrangements et tout… après le rock ce n’est pas une musique qui m’est très familière c’est peut-être pour ça que j’écoute que des classics. Je reste quand même quelqu’un de très axé Hiphop mais j’essaie d’écouter le meilleur de ce qui se fait dans chaque style en fait…

La musique, de qualité en tout cas, semble occuper une place importante dans ta vie…
Tu sais on est des musiciens un peu par accident, on fait du rap… quand j’écoute du Curtis Mayfield par exemple j’ai un peu honte quand même… quand j’écoute Marvin Gaye… hmmmm jme dis qu’on n’est pas de la même planète… Après il faut relativiser, on est surtout axé sur l’écrit, c’est un peu de la poésie sur de la musique finalement ce qu’on fait… mais c’est clair que j’aurais aimé pouvoir chanter comme Marvin, faire de la musique comme lui. Et jte dis même pas comment je suis complexé quand j’écoute du Mozart ! Après je ne rabaisse pas ce que je fais, mais j’ai conscience d’où l’on se situe, à notre niveau c’est aussi et surtout un moyen de s’exprimer. On est des gens, quand je dis des gens je parle du peuple en général, on n’est pas censé parler… le peuple n’est pas censé s’exprimer, on n’est pas censé entendre le peuple parler et ce que permet le rap justement c’est de laisser la parole au peuple… Et là je parle comme un communiste (rires).

Mais donner la parole au peuple ça peut être contre-productif aussi, quand on voit ce qui se dit sur internet par exemple…
C’est ça internet, ça enlève la sélection naturelle… Avec internet n’importe qui peut s’exprimer et là ça devient un peu le bordel… Ne devrait s’exprimer que ceux qui ont vraiment quelque chose à dire, si tout le monde parle, dit n’importe quoi ça n’a plus aucun sens. Combien de personne qui n’ont rien à dire profite d’internet pour le dire ? Moi par exemple, dans la vie de tous les jours, je parle si j’ai quelque chose à dire, si je n’ai rien à dire je ferme ma gueule, c’est assez simple en fait. Mais le gros problème aujourd’hui c’est que les gens parlent même quand ils n’ont rien à dire… Aujourd’hui avec internet, le petit con qui n’a aucun niveau musical peut arriver, poster une vidéo, faire des vues et ensuite des gens vont s’intéresser à lui, ce sera peut-être juste pour se foutre de sa gueule, mais y’aura énormément de vues… il aura pris la parole, utilisé internet pour se mettre en avant même si au final les gens ne font que se foutre de sa gueule. Mais le mec il s’en fout, grâce à ça il existe enfin… Après c’est comme tout, internet est là, on a ouvert la boîte de Pandore, reste maintenant à bien l’utiliser…

Seule l’espérance est restée dans la boîte de Pandore… il en reste encore à ton avis ?
Bien sûr, tant qu’on est debout il reste de l’espoir… bon là je fais un peu un couplet à la « We are the world », mais c’est ça, tant qu’on est debout il y a de l’espoir, on ne s’arrête pas, on est là, le rap il ne meurt pas tant qu’on fait du rap… tant que nous, les mecs qui rappent faisons du rap… tant qu’on le fait bien.

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